Jean-Claude Nicolet Tells Ferdinand Berthoud

Inédit: Jean-Claude Nicolet raconte Ferdinand Berthoud (1727-1807) - Part 2

Un ancien professeur d’horlogerie, Jean-Claude Nicolet, considéré par les puristes comme «le dernier des grands orlogeurs», donnait un exposé en 2003 au MIH. Suite des extraits inédits historiques, en mode biographique!

Par Joel Grandjean
Rédacteur en Chef

Le document reçu, dans sa longueur, ne se prêtait pas à une publication en une fois. Après la 1ère partie, voici comment l’un des plus grands esprits horlogers de notre temps, un émérite professeur de La Chaux-de-Fonds, racontait, sur fond d’accent du cru et de verbiage truculent, la vie et l’œuvre du grand chronométrier neuchâtelois, certainement le plus grand écrivain horloger, dont la notoriété fut éclipsée la médiatisation plus marquée de certains de ses contemporains. Un nom qui ressort toutefois de l’oubli ces derniers mois grâce à la marque lancée en son hommage par Karl-Friedrich Scheufele, par ailleurs co-propriétaire de la maison Chopard.

Karl-Friedrich Scheufele, co-owner of Chopard

Ferdinand Berthoud, enfance, jeunesse et ambitions

Il naît à Plancemont sur Couvet le 18 mars 1727 dans une famille bourgeoise aisée. Son père, Jean Berthoud, était justicier du Val de Travers, architecte et paysan. Trois métiers qui n’étaient pas incompatibles. On nommait architecte ce qu’on appelle aujourd’hui entrepreneur en bâtiment, plutôt un maître-maçon ou charpentier qui construisait des maisons au pays ou à l’étranger. Ferdinand Berthoud était un garnement intelligent et turbulent, à l’esprit éveillé et au tempérament ardent, par ailleurs assez mauvais sujet. Comme il aimait l’étude, ses parents voulaient en faire un «ministre.» C’est ainsi qu’on appelait le pasteur, il n’y a pas si longtemps encore. (…) Comme pour Pierre Jaquet-Droz, son aîné de 6 ans, la vocation horlogère l’emporta sur la vocation religieuse. Il faut dire que ces grands horlogers sont nés et ont vécu à la belle époque de l’horlogerie, la grande époque, celle qui vit les plus grands artiste-horlogers, les plus belles inventions et les pièces les plus remarquables.

Ferdinand Berthoud

Berthoud devait connaître Jaquet-Droz, sinon personnellement, du moins de réputation. Celui à qui Vaucanson, le célèbre créateur d’automates, aurait dit: «Jeune homme, j’aimerais bien finir par où vous avez commencé», était bien connu et célèbre tant au pays qu’à l’étranger. Il avait été élève de Daniel Bernoulli à l’université de Bâle. Les habitants de la chaine du Jura n’étaient pas des provinciaux attardés. Jean-Jacques Rousseau ne cache pas son admiration pour les «Montagnons» et leur culture. Ferdinand Berthoud  s’en alla très jeune à la conquête de Paris après un court apprentissage chez son frère et peut-être chez Vaucher à Fleurier. Arrivé dans ce pôle d’attraction des artistes et des savants, il prend contact par écrit à l’âge de 26 ans avec son compatriote Pierre Jaquet-Droz. Dans la lettre qu’il lui adresse, il montre clairement ses préoccupations d’alors et les voies diverses qui s’offraient à son ambition. Nous découvrons dans cette lettre l’homme qu’il sera bientôt.

Berthoud Marine Clock

La lettre sur l’horlogerie, horlogers de son temps

Le premier écrit connu de Ferdinand Berthoud, est sa «lettre sur l’horlogerie» parue dans le Journal Helvétique et adressée à Mr. P.J.D. à Neuchâtel en Suisse (Il s’agit vraisemblablement de Pierre Jaquet-Droz). Elle est particulièrement intéressante par les renseignements qu’elle donne sur les horlogers français de l’époque et les querelles qui les agitent, mais surtout parce qu’elle montre son auteur hésitant en face du choix à faire au début d’une carrière prometteuse. Elle donne une idée de ce que sera l’œuvre expérimentale et littéraire du futur horloger mécanicien de la marine. Enfin, elle laisse déjà deviner une certaine antipathie entre son auteur et son futur grand concurrent, Pierre Le Roy. 

Ferdinand Berthoud, article from 1952

Berthoud y témoigne d’une estime toute particulière pour un précurseur de la chronométrie, M Henri Sully. Il écrit: «M. Sully, Anglais de nation, se rendit recommandable par sa science et son amour de la perfection de l’horlogerie. Il est l’auteur d’un livre intitulé «Règle artificielle du temps» qui a été réimprimé plusieurs fois. Il n’y a qu’à lire cet ouvrage et une addition qui  s’y trouve de M. Julien Le Roy pour connaître le mérite de M. Sully». Pour Thiout, il n’a que cette seule phrase: «M. Thiout est assez connu par son traité d’horlogerie.» Ce désintérêt provient du fait de n’avoir trouvé que fort peu de renseignements utiles dans le gros ouvrage deThiout intitulé«Traité d’horlogerie.»

En effet, à la première page de son «Essai sur l’horlogerie», Berthoud écrit: «Je n’ai point trouvé de livres qui m’aient prescrit les règles que l’on doit suivre pour faire de bonnes machines pour mesurer le temps; car les ouvrages que nous avons sur l’horlogerie  contiennent des descriptions de machines et fort peu de principes, comme si jusqu’ici il n’eût pas été question de machines à mesurer le temps.» Il est vrai que Thiout comme aussi Lepaute, donnent surtout des recettes de travail plutôt que des principes, à l’exception toutefois de la question des engrenages qui est très bien traitée chez l’un comme l’autre, mais par d’autres auteurs: Lalande chez Lepaute et Camus et Enderlin chez Thiout.

Berthoud Clock

A propos d’Enderlin, Berthoud est très élogieux bien qu’il ne l’ait pas connu personnellement. «L’horlogerie a fait une perte réelle à sa mort. Si l’on doit juger par ce qu’il a fait de ce qu’il aurait pu faire, il aurait été unique en son genre.» Enderlin était bâlois. M. de Rivaz, horloger valaisan établi à Paris est aussi l’objet de grands éloges. Berthoud avait-il un faible pour ses compatriotes? C’est possible. Bien qu’il s’en défende en écrivant: «Quoique la nation, ni le rang n’influent en aucune façon sur la science dans l’esprit d’un homme qui pense, cependant il est flatté d’apprendre qu’un compatriote excelle!». «Rivaz écrit-il, est de ce nombre. Il possède parfaitement la théorie et les principes de son art et sans exécuter lui-même, il pousse le mécanisme à la perfection. Il a inventé plusieurs choses et le privilège exclusif qu’il a obtenu du roi pour ses pendules qui vont un an sans remonter, n’est pas seulement le prix de la faveur; le mérite et son savoir y ont la meilleure part.»

Voeux de succès et fortune

Berthoud s’étend assez longuement sur une querelle que M de Rivaz a soutenue contre les horlogers de Paris. Son principal contradicteur était Pierre Le Roy, auteur d’un écrit dont Berthoud nous dit que «si son auteur eût retranché quelques saillies mal placées contre la Nation (les Suisses) et se fût plus attaché aux démonstrations qu’aux plaisanteries, il en aurait eu plus de gloire.» Il est piquant de penser que l’antagonisme de ces deux grands chronométriers, dont on parlera plus tard a peut-être pour origine quelques plaisanteries de Le Roy concernant les Suisses!

Berthoud Marine Chronometer

Concernant le choix que devait faire Berthoud au début de sa carrière en France, voici ce qu’il écrit: «Parmi les divers articles qui contribuent aux progrès des Sciences et des Arts, on peut placer le désir d’acquérir de la réputation, l’émulation que produit la récompense qu’un prince accorde au mérite et la communication des idées et des travaux des savants. Sans prétendre me mettre au rang des savants et en conservant toujours ma qualité d’artiste, je puis faire usage de ce dernier moyen pour contribuer à la perfection de l’Art auquel je me suis voué.»

Ferdinand Berthoud | 1727 - 1807

On se rend compte également que Berthoud envisage aussi la possibilité de faire fortune par un commerce de luxe. Il parle de «Monsieur Baillon, horloger de la Reine qui est dans une situation brillante par son commerce… Le diamant sert non seulement à décorer ses montres, mais même ses pendules. Sa maison est continuellement remplie d’ouvriers occupés par lui… Il fait à lui seul une bonne partie de l’horlogerie. Il en ferait sans doute beaucoup moins s’il eût cherché à imaginer ou à donner du nouveau comme font plusieurs personnes… Celui qui veut travailler pour soi-même ne doit pas être inventeur, c’est un métier aussi ingrat que celui d’auteur.»

http://www.ferdinandberthoud.ch/

 

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