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Vintagemania – « Collectionner des vintage nous rend plus sévères »

Entretien avec deux jeunes collectionneurs

Par Pierre Maillard
Rédacteur en Chef Europastar

Toute une frange de la jeunesse, née bien après les « années vintage » que furent les 60’s et les 70’s, semble irrésistiblement attirée par les objets des « Trente Glorieuses » désormais dépassés mais qui furent à la pointe de la modernité aux yeux de leurs parents. Preuve en est que le phénomène touche une très large part de cette jeunesse est, par exemple, l’engouement assez incroyable pour les montres Daniel Wellington qui, par leur simplicité new vintage, rompent avec les lignes épaisses, puissantes et démonstratives qui ont dominé au cours de la dernière décade.

La vogue vintage  a poussé certains de ces jeunes à entamer un parcours de collectionneurs. Europa Star a rencontré deux de ces jeunes collectionneurs (22 ans tous deux), Lorenzo et Bénédict, un samedi, dans son Arcade.

Lorenzo & Benedict

Pourquoi vous intéressez-vous aux montres, et plus particulièrement aux montres vintage ?

Lorenzo : Ça m’est venu au fil du temps, en feuilletant les magazines. Au début, c’est une simple curiosité, on s’y penche, on s’y intéresse, ça monte… Et puis internet est un accélérateur. Et petit à petit, ça s’affine.

Bénédict : Moi, ça m’est venu assez tôt, vers les 13 – 14 ans. Mon père avait quelques montres, ces objets me plaisaient. Mais au début je ne regardais que les montres modernes, je m’en fichais des montres plus anciennes. Puis je m’y suis intéressé, avant tout parce qu’elles ont une histoire. C’est ça qui me plaît, et leur design. Les montres vintage sont moins parfaites mais plus chaleureuses. Et économiquement, on peut se faire plaisir à peu de frais.

Lorenzo

Quels sont les prix que vous êtes prêt à mettre… ou que vous pouvez vous permettre ?

Lorenzo : J’ai commencé avec des montres sympathiques à CHF 40.- ou à 50.-. Puis, peu à peu on grimpe. Mais je ne mettrais jamais des milliers de francs dans une montre vintage. Je trouve intéressant que ça ne soit pas cher mais que « ça fasse le travail ». Je choisis en fonction de ce qui me plaît, sans rechercher la marque, ni la rareté, ni le mouvement exceptionnel.

Bénédict : Les premières montres que j’ai achetées valaient entre CHF 300.- et 500.- et maintenant j’ai des chronos, des 3 aiguilles. Moi je préfère économiser pour monter en gamme. De collectionneur impulsif je suis passé à une forme plus raisonnée.

Lorenzo : Oui, forcément, on est sur une pente un peu exponentielle, petit à petit on en vient à chercher des objets un peu plus chers. Mais ça ne m’empêche pas de craquer pour une Seiko à CHF 50.- !

Est-ce que vos amis partagent votre passion ?

Bénédict : Les amis proches commencent à s’y intéresser, oui… c’est un peu contagieux. Parfois, ils n’y voient qu’une occasion de faire un petit business. Mais s’il y a un vrai intérêt, c’est qu’ils sont déjà collectionneurs.

Lorenzo : Les montres modernes sont faites pour être vues. Les anciennes, pas vraiment. C’est une question de taille aussi. Les montres vintage sont moins démonstratives.

Quels sont les designs qui vous attirent le plus ?

Lorenzo : Moi j’ai commencé avec des montres des années 40 ou 50, des montres basiques. Puis, je me suis intéressé aux montres des années 70 : les montres–rallye, des montres colorées, des montres carrées. En fait, je suis assez éclectique. Et si je m’y intéresse, c’est aussi une question de taille : je trouve que les montres d’aujourd’hui sont beaucoup trop grosses.

Bénédict : Ma préférence va vers les chronographes des années 40 et 50. Mais ils sont devenus chers. Je me tourne vers ceux des années 60 mais je reste aussi assez éclectique. J’aime bien, par exemple, des Omega DeVille des années 70, avec leurs bracelets intégrés.

Vous intéressez-vous exclusivement aux montres mécaniques ?

Lorenzo : Le quartz en-soi n’est pas très attirant, à mes yeux, mais parfois des montres quartz ont un design intéressant. Mais il est vrai que, de fil en aiguille, je m’intéresse de plus en plus aux mouvements mécaniques, par exemple si c’est un chrono à roue à colonnes ou pas… J’avoue que j’adore Seiko, je trouve leurs premiers chronos automatiques très originaux, inventifs et très performants. Parmi les collectionneurs, la marque n’est pas assez estimée, à mon goût, et donc sa cote reste accessible, ce qui m’arrange. Je pense par exemple à la Seiko Pogue, qui a une vraie histoire. Son nom de « Pogue » vient d’un astronaute américain qui l’a portée au poignet en mission. Sur l’autre poignet, il portait la montre officielle Omega Speedmaster…

Bénédict : Je m’intéresse de plus en plus à la mécanique. Je vais d’ailleurs suivre une formation horlogère de base parce que je tiens à me perfectionner. Je veux comprendre comment ça marche.

Collectionner des montres vintage, est-ce aussi pour vous une forme d’investissement ?

Lorenzo Pas vraiment ou du moins ce n’est pas l’objectif. Mais si une montre prend de la valeur, c’est tant mieux. Et c’est plus souvent le cas avec une montre vintage.

Bénédict : Je te rejoins : les considérations économiques viennent en second. Mais ceci dit, ça me gêne d’acheter une montre moderne qui perd immédiatement 30% à 40% de sa valeur dès qu’on quitte la boutique. Et il faut dire que le service dans les boutiques est généralement très mauvais. La plupart du temps, je m’y connais mieux que le vendeur : je suis allé fouiller sur internet, je me suis renseigné, je connais des détails qu’il ignore. Cette mauvaise qualité du service me pousse à aller sur le marché gris.

Lorenzo : Collectionner des vintage nous rend plus sévères.

Bénédict : Parfois, on peut être surpris par la cote que prend une montre. Par exemple, j’avais un chrono Sherpa Graph, de la marque Enicar. Des blogueurs ont découvert qu’il avait été porté par le pilote de F1 Jim Clark. Du coup, elle a triplé de prix. Ces deux ou trois dernières années, le marché vintage dans son ensemble a triplé, mais je crois que ça va se stabiliser tôt ou tard. Par exemple, il y a 4 ou 5 ans, il y avait un gros marché pour des anciennes Panerai équipées de mouvements Rolex. Mais aujourd’hui, ça s’est complètement dégonflé, les prix de réserve étaient bien trop hauts. Il y en a qui ont perdu de l’argent.

Lorenzo : Je crois qu’il faut revenir à l’essentiel, à ce qui a du sens. Face à l’accélération technologique, on a une forte envie de proximité, de bio, de vraies valeurs comme la pérennité. On peut aussi transmettre à ses enfants autre chose qu’une Patek Philippe (rires).

Et la montre connectée, ça vous intéresse ?

Bénédict : J’ai déjà un téléphone et un ordinateur, ça suffit comme ça ! La montre est un objet intemporel qui n’a pas besoin de mise à jour.

Philosophiquement, l’obsolescence programmée ne correspond pas avec la montre.

Lorenzo : L’authenticité de la montre est qu’elle fonctionne toute seule. Ceci dit, la montre connectée pourrait être aussi une porte d’entrée vers la « vraie » montre. Je préfère l’Apple Watch, qui s’assume et est assez jolie, à la TAG Heuer qui est une fausse montre. Et il y a aussi dans l’objet connecté un côté « Big Brother » qui m’effraie. C’est vous qui contrôlez votre montre mécanique, tandis que la montre connectée vous contrôle.

Bénédict : Le bon côté de la technologie est qu’elle permet de redécouvrir des choses anciennes, et que, par contrepied, elle met en lumière des choses oubliées. Paradoxalement, c’est la technologie et internet qui ont fait exploser le marché vintage en le démocratisant et en apportant une connaissance partagée qui auparavant était presque inaccessible.

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