Gyrolab for Geophysic caliber 770 © JohannSauty Jaeger LeCoultre

Dossier: quand tout est question de balancier - Partie 2

Véritable cœur de la montre, le balancier méritait un coup de projecteur afin de voir ce que proposent les marques horlogères comme évolution pour cet élément clé du futur de l’horlogerie mécanique.

Par Vincent Daveau
Rédacteur France

On notera que la plupart des balanciers originaux ont été mis au point, dans le passé pour servir d’oscillateurs à des organes de régulation innovants et qu’aujourd’hui, ils servent avant tout à améliorer le rendement de ceux déjà existants. Un jour peut-être, les horlogers tenteront de faire interagir tous les éléments d’une chaîne mécanique afin d’améliorer réellement le fonctionnement d’ensemble. A suivre…

Les échappements innovants, comme les balanciers, sont aujourd’hui de plus en plus variés sur le marché. Leur nombre en hausse est aussi l’expression d’une mutation de la profession qui, ayant fait le tour de la question en matière de développements classiques, part à la recherche de quelques centièmes de seconde en reprenant les recherches d’horlogers du passé, arrêtées souvent de n’avoir pas disposé de machines ultra-modernes et précises, voir même de technologies avancées comme la DRIE ou la LIGA.

Seiko Spring Drive Seiko Spring Drive

Aux sources d’une mutation

L’échappement à ancre, mis au point au XVIIIème siècle par Thomas Mudge,a démontré qu’il pouvait apporter satisfaction aux horlogers, à toutes les échelles, grâce aux progrès de la technique et des matériaux. Seulement, cet organe aisément industrialisable, ne peut aller au delà de ce qu’il est capable d’offrir une fois poussé dans ses derniers retranchements. Il offre une précision relativement bonne si l’on se réfère aux normes chronométriques actuelles autorisant de moins trois secondes de retard à plus de six secondes d’avance par 24 heures de marche. Et si cela semble convenable comme dérive horaire à force de s’en convaincre, un pur horloger ne saurait s’en contenter.

Voilà pourquoi, certains puristes enfermés entre les quatre murs de manufactures ayant les moyens de se le permettre, parviennent à faire entendre leur voix et à obtenir de leurs directions qu’elles investissent dans la recherche mécanique afin de mettre au point des organes de régulation originaux susceptibles de faire gagner quelques centièmes aux garde-temps fonctionnant de façon purement mécanique.

L'échapement co-axial de George Daniels L'échapement co-axial de George Daniels

Une remise en cause globale

On s’en doute, les horlogers ont tout essayé durant les vingt dernières années pour remédier au problème de la précision aléatoire des montres mécaniques. D’accord, une erreur de marche de l’ordre de trois minutes par mois n’a rien de vraiment grave, mais au prix où sont les montres, il est tout de même difficile pour un amateur non averti de se résoudre à pareille vacuité. Même s’il est peu probable que les marques parviennent à faire mieux que Seiko avec son calibre Spring Drive (moins de 15 secondes d’avance ou de retard par mois), certains puristes -ne serait-ce que pour justifier du coût extravagant de leurs créations- dépensent de coquettes sommes en recherche et développement. On notera qu’à l’aulne des résultats obtenus et du faible réemploi des idées mises en oeuvres, l’argent semble avoir été dépensé en pure perte.

Ainsi, seul l’échappement connu sous l’appellation «Co-axial». Mis au point par George Daniels sur des travaux élaborés à la fin du XIXème siècle par C. Fasoldt, un l’horloger américain d’origine de Dresde, en Allemagne, est aujourd’hui passé dans la production générale. Fiabilisé depuis 1999 et équipant les montres haut de gamme de la maison Omega, il reçoit un balancier retravaillé en silicium (Si14) avec vis de réglages internes placées de façon horizontales, couplé à un spiral lui aussi en silicium. Précis et de nouveau retravaillé au niveau de la roue d’impulsion, cet échappement associé à ce balancier offre des réglages durables et très satisfaisants.

Balancier et échappement de F.-P. Journe Balancier et échappement de F.-P. Journe

Une remise en cause partielle

On retiendra que la plupart des marques osant des échappement spéciaux font appel pour ces dernier à des balanciers classiques. Face à l’innovation, il eut été sans doute judicieux de se lancer dans un défi d’envergure en remettant en cause toute la chaîne cinématique. Au contraire, le balancier du Dual Ulysse de Ulysse Nardin, librement inspiré de celui «Sympathique» mis au point par Abraham-Louis Breguet est toujours, au moins en apparence, un simple balancier. Celui associé par François-Paul Journe à l’échappement du chronomètre souverain est visuellement identique à ceux des collections génériques. L‘échappement Audemars Piguet, dérivé de celui de Robert Robin, horloger du Siècle des Lumières, n’a pas non plus été associé à un nouveau type de balancier, alors que cela aurait pu être envisagé.

Mais il semble qu’il soit difficile aux horlogers de réfléchir un groupe de régulation de façon globale. Et, en matière de défi, ils préfèrent souvent s’illustrer en créant des instruments dotés de mécanismes très démonstratifs emportant des doubles ou des triples tourbillons plutôt que de se pencher réellement sur l’amélioration de l’organe réglant. Il faut dire, qui cela intéresse-t-il? Quelques horlogers, quelques maniaques de la précision et quelques mécaniciens? Sans doute, oui.

Calibre 770 de Jaeger Lecoultre Calibre 770 de Jaeger Lecoultre

Quoi de neuf à l’horizon

Par chance des maisons sérieuses s’interrogent toutefois toujours sur le rendement des montres et tentent de résoudre tant bien que mal le problème de la précision. Ainsi, cette année, on retrouve dans la collection Geophysic de Jaeger-LeCoultre un tout nouveau type de balancier baptisé «Gyrolab». Original et présenté comme ayant une pénétration dans l’air supérieure à celle d’un balancier à serge non coupée, il doit garantir une précision supérieure. Seulement,  la pièce n’est pas livrée avec un bulletin de marche comme cela se faisait dans le passé. Aussi, cette précision chronométrique seulement garantie par le test de mille heures que fait subir à chaque modèle la marque, est à considérer comme induite.

On aurait pu imaginer, pour donner un peu de piquant à l’ensemble et une once de crédibilité scientifique, un balancier Gyrolab coupé à un échappement de nouvelle génération comme l’Isomètre à Ellipse mis au point par Jaeger-LeCoultre pour la Reverso à Triptyque et qui, malgré d’assez bons résultats, a disparu dans les limbes des schémas productivistes destinés à améliorer les rendements et les coûts. Résultat: ce nouveau balancier inspiré de ceux des anciens chronomètres de marine (Arnold, Earnshaw, Winnerl, Vissière et d’autres encore) se retrouve associé à un échappement traditionnel à ancre dont on sait le rendement élevé, mais perfectible…

Composant modifié du calibre Master co-axial Composant modifié du calibre Master co-axial d'Omega

Et que dire de l’échappement mis au point par Mika Rissanen pour la petite maison Rudis Sylva. Intéressant en raison de ses deux balanciers dentés engrenant ensemble, il aurait pu être associé à un échappement de type Dual Ulysse ou à un autre mis au point à l’interne reprenant les grands principes de celui connu sous le nom d’échappement «Sympathique» et mis au point par Abraham-Louis Breguet. Il aurait sans doute pu voir sa précision encore accrue. Les horlogers de cette petite maison, pourtant connus pour leur passion horlogère, se sont contentés des bons résultats de marche de cette organe et n’ont pas cherché à viser l’asymptote comme l’a écrit de ceux du passé, le respecté chercheur David S. Landes.

Viser toujours plus loin pour atteindre toujours plus de précision a toujours été le «Graal» des grands maîtres. Il semblerait que depuis que le quartz a fait la démonstration de sa toute puissance en matière de précision, personne n’ait pris le parti fou de tenter de relever le défi de venir battre la pure technologie sur son terrain…sauf peut être les Japonais avec le petit et tout sobre balancier du Spring Drive (sorte de roue sans denture) qui n’effectue pas d’oscillations mais tourne sur lui même tout en étant régulé par un micro-électro-aimant  agissant de façon à faire tourner le balancier à la vitesse de 28’800 rotations par heure.

Echappement Audemars Piguet avec balancier impulsion directe double spiral Echappement Audemars Piguet avec balancier impulsion directe double spiral

Ce système sur lequel on sait de source sure qu’un groupe d’horlogers suisses et de techniciens a lui aussi travaillé dans courant des années 70, démontre que rien n’est jamais figé en terme de chronométrie et qu’il est possible d’améliorer les rendements d’une montre purement mécanique en lui offrant d’exploiter le meilleur de la technologie contemporaine (ici un processeur auto alimenté par un courant généré par la rotation du balancier) et d’associer à un nouveau type de régulation un nouveau type de balancier.

Une option intermédiaire

On notera tout de même que la plupart des marques de renom, voulant aller de l’avant ont opté, ces dernières années, pour une refonte des balanciers de leurs modèles phares tout en restant fidèles à l’échappement à ancre suisse, lui aussi parfois amélioré par l’emploi de matériaux innovants (silicium, nickel phosphore) et de technologies de mise en œuvre d’avant-garde (DRIE-LIGA). La plupart ont fait le choix de renoncer aux classiques raquettes de réglage au profit de masselottes réglables. Autrement dit, ils travaillent avec des balanciers dits à inertie variable.

Rolex Calibre 3255 Rolex Calibre 3255

Les premières maisons à avoir opté pour cette solution sont Patek Philippe avec le «Giromax» et Rolex avec les vis Microstella. Efficaces et dotés de réglages plus durables, ces types de balanciers se sont lentement généralisés dans le haut de gamme. Maintenant, rien ne garanti qu’ils redescendent lentement vers le générique puisque Tissot, en reportant le grand prix de chronométrie avec un calibre 2428, a fait la preuve qu’avec des horlogers doués et patients, il est possible d’obtenir des résultats supérieurs à la moyenne avec un balancier de base réalisé en Glucydur associé à un spiral de qualité et à un calibre standard. En somme, sans paraphraser une célèbre série, mais pour indiquer que tout reste encore à faire, il est par conséquent possible de dire que la vérité est ailleurs…

A lire également, dossier «Quand tout est question de balancier» partie 1

Dossier: quand tout est question de balancier - Partie 1

Par Vincent DaveauRédacteur France
L’arrivée d’un nouveau type de balancier au cœur de l’organe de régulation de la Geophysic de Jaeger-LeCoultre, incite...