Tellier   Portrait, fond noir

Arnaud Tellier, une vie au service des mises en valeur

Plus qu’un historien, il est aussi horloger et surtout restaurateur d’horlogerie ancienne. Onze ans durant, il est aux commandes du Patek Philippe Museum. Aujourd’hui, il est galeriste. Reste que son réseau ne semble pas l’avoir oublié.

Par Joel Grandjean
Rédacteur en Chef

Il n’est pas une semaine sans que l’univers horloger dont il est issu ne le rattrape. Ici un téléphone avec un collectionneur, là, une demande d’expertise concernant une pièce du passé promises aux enchères. Qu’il le veuille ou non, quels que soient son succès sa légitimité et sa connaissance dans le domaine de la peinture, il reste pour l’horlogerie et son histoire ce que l’eau est au ciment: un connaisseur vénéré et recherché.

Peinture et horlogerie, issu d’une famille de collectionneurs

Arnaud Tellier baigne depuis son plus jeune âge dans le monde de l’art. Né à Rouen dans une famille qui collectionne tableaux et antiquités, il s’éprend, déjà avant ses 10 ans, d’horlogerie: «A 12 ans, durant les vacances scolaires, j’allais chez un horloger-pendulier du quartier des antiquaires de Rouen, François Fernette. Là, j’y ai appris la grosse horlogerie: les horloges comtoises et les horloges lanternes.» A 16 ans, il quitte l’école pour devenir le quinzième apprenti chez Louis Gautier. «Mon maître avait été formé à Cluses (Ecole nationale d’horlogerie), en Haute-Savoie. C’était avant tout l’école du rhabillage de la montre mécanique, de poche ou bracelet, et de la pendule dite de Paris. J’allais souvent voir un autre horloger-pendulier, Dominique Charlet, Meilleur ouvrier de France, dont l’atelier était à deux pas. Là, je pouvais travailler sur des machines plus importantes et réaliser les pièces dont nous avions besoins pour nos réparations. J’étais donc à l’établi du lundi au samedi, trois semaines par mois. La quatrième semaine se passait au Centre de formation d’apprentis de Joué-lès-Tours, en Touraine, qui recevait tous les apprentis horlogers du Nord-ouest de la France! Un excellent professeur, M. Leroy, nous y enseignait la théorie horlogère

Arnaud Tellier

C’est en définitive à La Chaux-de-Fonds, d’abord sur les bancs de l’Ecole d’horlogerie de la Chaux-de-Fonds qu’il acquiert son diplôme d’horloger rhabilleur, un CFC, puis, au sein de la classe de restauration d’horlogerie ancienne du MIH, le Musée International d’Horlogerie, où il ajoute à son CV un brevet de Technicien. «Notre professeur le plus marquant fut sans aucun doute, Jean-Claude Nicolet, une sorte de «professeur Nimbus» mais dont les connaissances et l’enseignement étaient tout à fait remarquables» se souvient-il.

Jean-Claude Nicolet

Le MIH et Antiquorum, avant Patek Philippe

Arnaud Tellier se considère-t-il comme le fils spirituel de quelqu’un? «Grâce à Jean-Claude Sabrier que je connais depuis mon adolescence, je rentre en stage à Genève, dès ma formation finie, chez Antiquorum, «LA» maison de vente aux enchères d’horlogerie. Le contact passe immédiatement et il devient au fil des ans une sorte de père spirituel. De même avec Osvaldo Patrizzi (ndlr: le fondateur d’Antiquorum) qui devient mon mentor. Immédiatement engagé, j’apprends tout de l’horlogerie, non plus dans les livres mais avec les pièces elles-mêmes, pouvant les démonter afin d’en examiner tous les secrets: des milliers de montres chaque année entre les mains! En quelques mois, il me faut connaître l’horlogerie de la deuxième moitié du XXe siècle (qui est qui, qui fait quoi, etc…) et les montres bracelets que je C’est un apprentissage au quotidien! Travaille avec nous Simon P. Bull, un Anglais, le meilleur connaisseur au monde de l’horlogerie des XVIe et XVIIe siècles. Ces trois personnages me font rencontrer de très nombreuses personnes issues du milieu des musées, des marchands, des collectionneurs mais aussi du monde industriel horloger, tant en Suisse qu’à l’étranger

Musée Patek Philippe à Genève

Indiscutablement, le Patek Philippe Museum lui doit beaucoup. Lui aussi se sent redevable à cette incroyable collection privée de la famille Stern: «Après dix ans chez Antiquorum, j’ai travaillé onze ans chez Patek Philippe. Une grande partie des collections existaient mais sous la direction de Philippe Stern et avec son aval, dans certains domaines, je les ai quasiment doublées, développant notamment de nouvelles entités. Notamment dans les parties les plus techniques: échappement, remontage automatique, genèse du chronographe, modèle de démonstrations, etc... Puis, avec l’aide de mon équipe, nous avons travaillé à le faire connaître hors du champ horloger, amenant à doubler, puis à tripler le nombre de visiteurs chaque année.» 

Musée Patek Philippe à Geneve

Parmi toutes les pièces manipulées, en existe-t-il une qui l’ait particulièrement marqué: «J’ai beaucoup acheté pour le musée de pièces importantes, il n’est pas question ici d’argent mais d’importance historique. J’ai aimé les documenter, souvent avant même de les acquérir afin de démontrer à Philippe Stern leur intérêt technique, esthétique ou historique. Il est évident que souvent, leur importance se double d’un prix conséquent. Les citer?, Je vous invite à aller visiter le musée afin de les découvrir», botte-t-il en touche tout en ajoutant, de manière plus générale: «Pour moi, l’acquisition qui est la plus importante est celle que je ferai bientôt, …demain ou dans quelques semaines. Qui me permettra d’aller rouvrir mes livres, de naviguer sur le Web, afin d’en découvrir les secrets et ceux de leur créateur

Son regard sur l’horlogerie

Malgré son expertise régulièrement sollicitée par un musée public ou privé, malgré certains travaux pour des manufactures horlogères, la Fondation de la Haute Horlogerie, les Archives de la maison Le Roy ou la Bibliothèque Jean-Claude Sabrier qui se trouve chez son ami François-Paul Journe, Arnaud Tellier serait-il définitivement sorti de la sphère horlogère pour se consacrer à son autre passion, la peinture? «Effectivement, je tente de défendre les artistes des XIXe et XXe siècles, locaux ou non, ayant travaillé autour du Léman et des montagnes environnantes. Il faut reconnaître que, comme pour les montres de poche anciennes, ce commerce est aujourd’hui en berne, les dépenses des gens allant vers d’autres sujets; les collectionneurs se tournent d’un côté vers les montres bracelets, de l’autre vers l’art contemporain.» 

Librairie Jean-Claude Sabrier

Au fait, quel regard  porte-t-il sur cette horlogerie? «Lorsque je suis arrivé en Suisse en 1987, la majorité des gens pensait que l’horlogerie – ses branches annexes et ses sous-traitants – était une industrie morte alors qu’elle allait renaitre de ses cendres. Depuis trente ans, cette branche a connu des hauts – des très hauts – et des bas. Elle vit actuellement une nouvelle crise. La roue tourne et tournera probablement encore longtemps, ce qui nous laisse imaginer encore un bel avenir à notre chère horlogerie!»

Galerie Arnaud Tellier / Domaine du Fraid’Aigue
34, route de Morges/CH-1162 Saint-Prex (VD)

http://www.tellier.ch