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Montres haut de gamme

La révolution dans l’art de lire l’heure

LES HEURES DESTRUCTUREES:

La nouvelle horlogerie? S’émanciper de la tradition par la création de constructions mécaniques qui chamboule le mode d’affichage de l’heure. Tour du cadran en quelques marques…

Par Vincent Daveau
Rédacteur France

Offrir aux passionnés de lire l’heure autrement qu’à la pointe des aiguilles? Peu avant le passage à l’an 2000, certains acteurs de ce que l’on appelle la nouvelle horlogerie choisirent de tourner le dos à la tradition et de créer des constructions mécaniques susceptibles de séduire un public toujours en quête de nouveautés. Pour y parvenir, les plus entreprenants ont pris le parti d’enrichir le périmètre du mode d’affichage de l’heure.

Que les choses soient claires, les horlogers sont des professionnels appréciant la précision, mais la définition relative aux complications horlogères est aujourd’hui encore et toujours très floue. Aussi, nous retiendrons comme étant une complication tout mécanisme permettant l’affichage d’une information autre que l’heure, les minutes et les secondes. Et si, par un glissement sémantique, beaucoup considèrent aujourd’hui les mécanismes sophistiqués, tels le tourbillon ou le carrousel comme des complications, ceux-ci ont pourtant pour rôle l’affichage de l’heure avec la plus grande précision possible. Pas question, dans ces conditions, de commettre l’erreur de présenter les mécanismes originaux pour afficher l’heure comme des complications. Aussi complexes soient-ils, ils n’en sont pas, mais cela ne réduit en rien leurs qualités.

4N par François Quentin

Se révéler par le mode de lecture

Mais qui fut, parmi les horlogers contemporains, le premier à oser s’affranchir des aiguilles pour afficher l’heure? Sans conteste, la rébellion n’est pas nouvelle et dès les années 1920, la mode a fleuri dans l’univers des toutes jeunes montres-bracelets, des garde-temps dotées de mécanismes destinés à afficher l’heure de façon numérique, qu’il s’agisse de rares heures sautantes, ou de versions disposant en place d’aiguilles, de disques autorisant l’affichage des heures et des minutes de façon dite «traînante». La crise horlogère liée à l’arrivée des affichages numériques créés à l’aide de diodes puis d’écrans LCD (Liquid Crystal Display), a vitrifié chez les horlogers traditionnels survivant à ce bouleversement, l’envie d’exprimer leur talent au travers d’une déstructuration de la façon de lire l’heure. Ce mode d’expression leur rappelait de trop mauvais souvenirs. Ce n’était définitivement pas par eux qu’allait arriver la révolution.

On pourrait retenir comme initiateur d’une tendance aujourd’hui devenue presque une «Ecole horlogère» la jeune maison Urwerk qui proposait lors de son lancement, dès 1997 à l’AHCI durant Baselworld, une vision révisée de la construction horlogère en fragmentant le temps pour le donner à lire de façon originale grâce à un design révolutionnaire et à des satellites rotatifs (UR-101 et UR-102). En véritable précurseur, cette maison fondée par Felix Baumgartner et Martin Frei devait poser les bases d’une réflexion qui a donné naissance à certains principes qui sont ceux de la nouvelle horlogerie, et à des œuvres appréciées pour leur originalité.

Urwerk UR-105 mouvement

D’autres horlogers en quête de la solution pour se démarquer et se faire remarquer, devaient suivre ce courant que l’on sentait poindre. Cependant, pour qu’il émerge, il aurait fallu une sorte de prophète capable de catalyser les passions et d’expliciter la démarche de la déstructuration de l’affichage. Tous les tenants de la nouvelle horlogerie, cette dissidence faite pour que le métier ne tourne pas en rond, ne se sont pas réalisé à travers la mise en forme d’un nouveau mode de lecture, mais ils sont nombreux tout de même à y avoir adhéré.

D’autant que la mise en œuvre de ce type d’expression imposait de réfléchir à une nouvelle façon de construire une montre et par conséquent allait participer à créer de nouvelles complications associées à la manière d’indiquer l’heure dont certaines constructions nécessitent le recours à plus de composants que n’en possède une répétition minutes. En effet, rien n’interdit d’améliorer ou de décomposer l’affichage de l’heure d’autant que bien des horlogers considèrent comme une petite complication, la présentation horaire d’un garde-temps de poignet à la façon d’un régulateur de parquet (des pendules de précision se trouvant dans les ateliers horlogers).

Déstructurer l'affichage

La maison Hautlence, fondée en 2003-20004 par Guillaume Tétu et Renaud de Retz se lançait dans sa réécriture de l’affichage en osant une présentation de l’heure de façon numérique et sautante, tandis que l’aiguille des minutes effectuait une translation rétrograde sur un arc concentrique à l’aide d’une originale bielle. L’idée était lancée et il ne restait plus alors à chaque marque ou créateur qu’à trouver son style pour attirer l’attention ou en faire une signature. Avec les nouveaux créateurs, la vision de l’heure allait échapper au concentrisme pour divaguer et se chercher de nouvelles voies. 

HAUTLENCE HL2

Les maisons traditionnelles comme Vacheron Constantin, Audemars Piguet, et plus récemment A. Lange & Söhne avec la Zeitwerk font parfois une incursion ponctuelle dans le secteur des montres à lectures spécifiques (double rétrogrades,  lecture par satellites double heure sautante), mais sans trop communiquer autour. Toutefois, consciente du potentiel que représentaient les jeunes horlogers en matière de créativité,  la division horlogère d’Harry Winston, alors pilotée par un certain Maximilian Büsser, a perçu dès 2003 (Opus 3 de Vianney Halter) l’importance que pouvait représenter pour une jeune marque horlogère de se lancer dans l’univers des complications de nouvelle génération pour attirer à elle une nouvelle «race» de collectionneurs. Depuis, l’ancien Directeur Général de cette division qui a laissé à ses successeurs le soin de continuer  d’enrichir la collection Opus, a mis ses principes visionnaires au service de sa propre maison baptisée MB&F (Maximilian Büsser and Friends). Dès lors, il ne cesse de proposer des constructions horlogères  (HM3) dont le principe est de déconstruire la lecture classique de l’heure.

MB&F Starfleet

Des chiffres en pièces

A partir de 2005-2006, le secteur plus mature et surtout enfin conscient qu’en ce début de millénaire, il fallait savoir ressourcer le métier horloger pour le faire durer, lançait tout azimut des expériences originales en matière de lecture de l’heure. Ces travaux débouchaient en 2008 avec la présentation de la Meccanico dG par la maison de Grisogono. Cette machine offrant un affichage numérique original d’une rare complexité mécanique devait, la même année, mettre en exergue les travaux menés par les horlogers indépendants comme Denis Giguet (Sequential One par MCT) sur la base de la rotation de composants pour afficher le temps différemment. 

De Grisogono Meccanico dG or rose

Conscient du potentiel de ce mode d’affichage offrant différentes voies d’expression, on assistait en 2010-2011 à la présentation de la T-1000 de Rébellion (avec, plus récemment, le lancement du modèle Gotham) et, par François Quentin, de l’incroyable montre 4N et de la Tambour Spin Time de Louis Vuitton, une montre dont une partie de l’affichage se faisait sur la base de cubes rotatifs. Et parce qu’une idée ne vient jamais seule, l’horloger et concepteur indépendant Frédéric Jouvenot présentait dans le même temps Hélios, une référence dont les segments fuselés rotatifs indiquent également l’heure. 

Mise en lumière, cette fascinante et complexe façon de repenser l’affichage de l’heure donnait lieu, les années suivantes, à la présentation de créations similaires en matière de lecture au cadran. On pense en particulier à l’Opus XI réalisée par Denis Giguet, mais également à l’Opus XII développée par Emmanuel Bouchet ou encore à l’Opus XIII réalisée par Ludovic Ballouard dont les créations personnelles proposent, elles aussi un mode d’affichage original nécessitant la mise au point d’une complexe mécanique.

Opus XI by Denis Giguet

Cette année, la maison De Bethune, nous ayant habitué à des lectures traditionnelles, a bien senti le vent du changement arriver (avec un peu de retard tout de même) et propose comme Romain Jérôme et MB&F une pièce dotée d’une lecture numérique au dessin futuriste inspiré des extra terrestres: la DW5.2 (Dream Watch )

De Bethune Dream 5

Réinventer l'heure

Ceux qui pensent les possibilités épuisées en matière de complications liées à l’affichage horaire se trompent. En effet, les artistes horlogers ont de la ressource et une créativité dont les limites ont été repoussées depuis l’arrivée des programmes de dessins assistés par ordinateur, l’apparition des imprimantes 3D permettant des approches itératives de plus en plus rapides et réalistes et l’exploitation de mode de fabrication de nouvelle génération appelés DRIE ou LIGA… (croissance de matériaux ou découpe par plasma). Bref, l’impossible d’hier est aujourd’hui chose possible. Ainsi, grâce à ces technologies, Jean-Marc Wiederrecht a pu créer, pour Hermès, la complication innovante du Temps Suspendu. La maison Valbray, qui fête cette année le centième anniversaire de la photographie par Leica, présente la Valbray EL1 Chronographe, une pièce qui comme l’Occhio de de Grisogono ou comme, encore avant lui, le prototype fonctionnel de l’atypique Michael Bittel, possède un cadran diaphragme pour afficher au gré des envies du porteur les fonctionnalités d’une montre simple ou après manipulation de la lunette, celle d’un chronographe.

Valbray EL1 Chronograph

Avec la montre Métamorphosis, Montblanc était allé dans le même sens avec, somme toute, quelques sophistications supplémentaires. Et en matières de complexité, certaines maisons entendent bien se faire remarquer en employant des stratagèmes que l’on supposait inexploitables en horlogerie traditionnelle. Ainsi, la manufacture HYT propose la montre H2, une référence dont l’heure est affichée à l’aide d’un fluide progressant dans un tube en verre au rythme d’un mouvement mécanique. C’est incroyable, mais vrai. Cependant, cette maison n’a pas la palme de l’originalité car d’autres horlogers sont aussi un peu magiciens. 

HYT H1 Alumen Blue et Red 2

Ainsi Christophe Claret, réputé pour ses mouvements à complications innovantes est parvenu, à partir des recherches effectuées par TimeVision, la boîte à idées du constructeur Frédéric Richard, à dompter les forces magnétiques, pourtant réputées dangereuses pour les montres mécaniques, afin de faire afficher à ses créations l’heure et les minutes grâce à des boules d’acier en suspension dans des tubes de saphir transparents. Et parce que jamais rien ne semble vouloir limiter l’invention, Vianney Halter l’un des précurseurs en matière de lecture horaire (Opus 3 d’Harry Winston toujours en cours de fiabilisation), propose depuis peu la Deep Space Tourbillon, une montre dotées d’afficheurs partant de la périphérie du cadran/boîtier pour pointer le centre du vide dans lequel gravite un tourbillon tournant sur rien moins que trois axes.

Harry Winston Opus 3 par Vianney Halter

Faire évoluer l'existant

C’est clair, revoir la façon de lire l’heure peut nécessiter de mettre en œuvre des mécanismes compliqués, faisant du coup, de l’affichage une complication et des montres des pièces de prix. Mais cette vision des choses peut ne pas satisfaire tout le monde. Ainsi, Urwerk à qui l’on doit d’avoir contribué à faire de la déstructuration de la lecture de l’heure, une des voies de recherche des horlogers de nouvelle génération en quête de sensationnel, s’est également lancé dans des développements pour améliorer la précision des montres.

Urwerk EMC mouvement

C’est ainsi qu’est née l’Urwerk EMC, la première création de la maison à disposer de traditionnelles aiguilles, mais également la première à être animée par un calibre de manufacture.  Mais cette démarche de retour à la tradition dans le mode d’affichage est également partagée par Hautlence qui fête, cette année, ses 10 ans d’existence. En effet, la collection Destination n’emploie plus l’affichage des heures sautantes et des minutes rétrogrades ni la fascinante cinématique de la HL 2.4 pour se distinguer, mais fait appel à de classiques aiguilles, imposant que le design général de la pièce soit le point déterminant de l’identification et de la filiation…

HAUTLENCE HL 2.4

Avec l’arrivée lente mais mesurée des nouvelles montres «connectées», la rupture avec le mode d’affichage traditionnel est consommée. Et il est possible d’imaginer les marques même les plus originales en matière de représentation temporelle, tentées de revenir à un mode plus traditionnel pour se distinguer des instruments qui, comme en son temps le quartz, risquent de concurrencer l’horlogerie traditionnelle, non pas tant en s’opposant à elle, mais en briguant le même endroit pour s’exposer: le poignet… Face à l’envahisseur dont tout le monde parle et qui fait de l’affichage disruptif un mode de communication, l’horlogerie traditionnelle et novatrice s’organise… A suivre!

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Cet article est un extrait de notre série sur la Nouvelle Horlogerie

 

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